Témoignages
A la rencontre de Paris Pionnières, un incubateur dédié aux femmes
Frédérique Clavel
http://www.parispionnieres.org
CV : Frédérique Clavel est Présidente fondatrice de Paris Pionnières et de la Fédération Pionnières qui promeut l'entrepreneuriat féminin dans le secteur des services innovants aux entreprises et aux particuliers.
Elle est par ailleurs associée gérante de la Société FinCoach (www.fincoach.eu) qui accompagne les entrepreneurs dans leur stratégie d'innovation et de financement.
Frédérique Clavel a démarré sa carrière en exerçant des fonctions commerciales au sein de différentes banques en France et en Allemagne. Elle a ensuite rejoint un grand groupe de distribution (Galeries Lafayette), dans lequel elle a assuré plusieurs fonctions financières, dont celle de directeur financier de la société Laser. Elle a également été administratrice de sociétés (SSII et distribution).
Elle est membre de l'IFA et membre fondatrice du cercle des administrateurs INSEAD.
Interview :
Vous définissez Paris Pionnières comme un "incubateur au féminin de services innovants". Qu'est-ce qui a motivé la création d'un tel dispositif dédié aux femmes ?
Tout simplement le déficit de projets féminins dans les incubateurs !
En France, les femmes représentent 30 % des créateurs. C'est un chiffre stable, qui est tout à fait acceptable. Cependant, si l'on regarde de près les projets les plus aidés, ceux qui sont développés dans les incubateurs "classiques" ou dans les pépinières, on constate que très peu de projets sont portés par des femmes. A l'époque où nous avons mis en place Paris Pionnières, la proportion de femmes bénéficiaires de ces structures avoisinait les 5 %. Nous avons présenté ce chiffre à la mairie de Paris qui a vite compris la nécessité de mettre en place un incubateur dédié aux femmes. Grâce à cette initiative, nous sommes passés en 3 ans, à Paris, d'une proportion de 5 % à 20 %.
Pourquoi cette faible représentation des femmes dans les incubateurs traditionnels?
Parce que les incubateurs sont généralement spécialisés dans les domaines technologiques et biotechnologiques. Or, la grande majorité des femmes entreprennent dans les services.
Un autre facteur influe sans doute également sur ces chiffres : le manque de confiance en soi d'un grand nombre de femmes.
Pensez-vous que les femmes rencontrent plus de difficultés que les hommes à monter une entreprise ?
Je ne dirais pas les choses de cette manière. Mon sentiment (tout à fait personnel), c'est que les femmes ont généralement plus d'accidents de parcours dans leur vie professionnelle… et il est un fait qu'elles sont, en moyenne, moins payées que les hommes. Ces raisons font qu'elles souffrent souvent d'un déficit de confiance en elles.
Elles ont donc besoin d'outils leur permettant de se retrouver entre femmes et d'être "boostées". C'est un des objectifs de Paris Pionnières : leur impulser le leadership et l'enthousiasme !
J'ai, par exemple, souvent constaté que les femmes pouvaient avoir un blocage lorsqu'il s'agit de demander de l'argent. Ici, nous les encourageons à le faire en leur expliquant que c'est non seulement normal, mais aussi nécessaire pour accélérer la croissance de leur projet. Les hommes sur ce point, ont beaucoup plus de facilités !
Tout cela peut naturellement être contesté… Je vous livre mon sentiment, à partir de mon expérience d'accompagnement de créatrices.
Quels services offre Paris Pionnières aux créatrices ?
Nous avons tout d'abord une activité classique de pré-incubation : nous aidons les créatrices à réaliser leur business-plan, à vérifier que leur projet est en cohérence avec leurs ambitions, qu'il est susceptible d'intéresser une clientèle solvable, qu'il se démarque de la concurrence existante, qu'il est réalisable financièrement, etc.
Une fois ce travail terminé, les créatrices passent en comité de sélection. Si elles sont acceptées, elles entrent dans l'incubateur, créent leur société et s'arment pour conduire le développement de leur entreprise de façon pérenne.
C'est en ce sens que vous vous intitulez "incubateur" et non "pépinière" ?
Oui, nous allons bien au-delà de l'hébergement de l'entreprise.
Nous avons une véritable mission d'accompagnement qui se situe en amont de la réalisation de chiffre d'affaires. Cette période d'incubation dans nos locaux est assez courte, car nous n'avons que des projets de services innovants.
Dans les incubateurs "classiques", qui accueillent des projets technologiques, la période d'incubation est beaucoup plus longue. Il faut généralement 3 ans au minimum avant de penser à réaliser un chiffre d'affaires.
Pour le type de projets que nous hébergeons, c'est beaucoup plus rapide !
Pourquoi avoir choisi de vous spécialiser dans les services?
Notre but étant de développer l'entrepreneuriat au féminin afin d'équilibrer la place et la valeur ajoutée des femmes dans le monde économique, nous nous sommes orientés vers les secteurs d'activités traditionnellement exercées par les femmes… donc vers les services.
Il n'existait pas d'incubateur de services innovants. Pourtant, le secteur des services est le premier producteur d'emplois pérennes et non délocalisables en France. Il représente également le premier facteur de produit intérieur brut du pays.
Peut-on vraiment parler d'innovation en matière de services ?
Tout à fait ! D'ailleurs, Paris Pionnières est membre de Paris Innovation. Et nous sommes en train de travailler sur la mise en place d'un nouvel incubateur au féminin à Nantes qui devrait être placé sous l'égide d'Atlanpole.
Nous considérons que l'innovation peut exister dans tous les secteurs d'activité. Elle n'est pas réservée aux technologies ou biotechnologies.
Par exemple, nous accompagnons en ce moment une société de recrutement de docteurs de toutes disciplines : droit, sciences sociales, etc. En France, lorsque l'on évoque le mot "docteur", on pense immédiatement à "docteur en médecine". A l'étranger ce n'est pas le cas.
Cette société en création, dont l'objectif est de valoriser les docteurs dans les entreprises, est pour nous en plein cœur de l'innovation sociétale. C'est un changement de regard total sur une profession et un mode de recrutement… et ça nous intéresse beaucoup !
Pourriez-vous nous donner un autre exemple de projet innovant que vous avez accompagné ?
Dans un autre domaine, nous avons soutenu les créatrices de BonsPlansDeco.com, un site offrant un service innovant de relooking interactif réalisé par des coachs en décoration via internet. C'est une innovation de services qui exige beaucoup de talents. Je pourrais également vous parler de Climat Mundi, une société qui accompagne ses clients dans la diminution de leur impact climatique en réalisant des bilans de gaz à effet de serre et en préconisant des solutions de réduction des émissions. Cette société s'adresse principalement aux entreprises, mais également aux particuliers grâce à ses calculateurs de CO2 en ligne. Elle se situe donc dans le domaine de l'innovation de services, mais développe des algorithmes permettant également de l'intégrer dans les domaines de l'innovation technologique et du développement durable.
Parlez-nous des créatrices que vous accueillez. Quelles sont leurs motivations ?
Nous avons un panel de femmes dont l'âge varie entre 22 et 60 ans ! Certaines sortent de l'école avec l'envie d'entreprendre, d'autres ont déjà une belle expérience professionnelle derrière elles. Nombreuses sont celles qui veulent concilier vie professionnelle et vie familiale. Elles ont entre 30 et 40 ans, ont des enfants jeunes et estiment que la vie professionnelle dans une grande entreprise n'est plus adaptée à leur situation. Il est vrai que, contrairement aux idées reçues, il est plus facile de concilier vie professionnelle et vie privée lorsque l'on est chef d'entreprise, car on devient maître de son temps !
On retrouve enfin des femmes victimes d'un licenciement économique à 40 ans passés et qui ne parviennent pas à retrouver un emploi. Certaines d'entre-elles sont "cassées" moralement. Nous avons alors un travail de reconstruction à faire.
Comment entrer dans votre incubateur ? Est-ce difficile ?
Une créatrice qui souhaite nous rejoindre peut nous contacter via notre site internet en remplissant un formulaire en ligne très simple. Si nous décelons dans son projet un potentiel d'innovation, nous la recevons en entretien et décidons ensuite, en réunion plénière, de l'accompagner ou non en phase de pré-incubation.
Quels éléments prenez-vous en considération pour votre décision ?
Nous regardons si son projet répond bien à nos critères d'innovation et s'il est susceptible de créer des emplois. Nous tenons également compte de sa personnalité, de son parcours, de ses talents… et vérifions qu'ils sont bien en adéquation avec le projet qu'elle porte. Nous nous assurons enfin que nous pourrons lui apporter une vraie valeur ajoutée.
Jusqu'à présent, sur 300 entretiens, nous avons accompagné en pré-incubation 120 projets.
35 créatrices ont ensuite intégré l'incubateur après sélection par un comité composé en grande partie de réseaux financiers et de chefs d'entreprises.
Peut-on considérer que Paris Pionnières est un dispositif d'aide à la création d'entreprise ?
Tout à fait, car nous sommes financés à 80 % par la Mairie de Paris, la région Ile-de-France, la Caisse des dépôts et consignations et par des organismes privés. Cela nous permet d'offrir nos services à des prix très avantageux, bien inférieurs au prix du marché. Les créatrices qui ont intégré l'incubateur payent entre 15 et 20 % du prix de revient total de l'accompagnement et de l'hébergement dont elles bénéficient.
Le réseau des Pionnières se développe. Nous avons assisté à la naissance de Normandie Pionnières et Côte-d'Azur Pionnières… Vous avez d'autres projets ?
Nous avons effectivement été sollicités par la Normandie, la Côte-d'Azur, la Bretagne et l'Ouest pour reproduire notre concept. Nous avons eu également la chance de participer à Casa Pionnières au Maroc qui s'est inspiré de nos méthodes. D'autres projets sont en négociation dans le Nord notamment.
Nous venons de ce fait de créer une Fédération qui a pour mission de développer et d'animer le réseau des incubateurs de marque "Pionnières" pour échanger les meilleures méthodes et fédérer les sponsors. Ce projet est soutenu par la Caisse des dépôts, le secrétariat d'Etat en charge des PME et l'Agence des services à la personne, car il y a un énorme réservoir d'innovations et de création d'emplois dans ce secteur.
Une dernière question : les incubateurs "Pionnières" n'acceptent que des projets portés par des femmes ?
Non, mais il doit y avoir obligatoirement une femme dans l'équipe dirigeante.
Nous n'avons pas voulu créer des "ghettos de femmes". Nous acceptons (et nous encourageons d'ailleurs…) les équipes mixtes.
Notre véritable enjeu, c'est la mixité... et la complémentarité qui s'en dégage.Le fait d'avoir créé des incubateurs dédiés aux femmes a très vite relevé le pourcentage de créatrices accompagnées dans ce type de structure. Mais ce que nous voulons d'une manière générale, c'est que la mixité soit reconnue comme un facteur de valorisation des entreprises.
Propos recueillis en janvier 2009 par Laurence Piganeau
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02/02/2009

























